meta http-equiv="content-type" content="application/xhtml+xml; charset=UTF-8" Content-Type text/html; charset=UTF-8 Web Net Museum-Fred forest-Retrospective-Art sociologique-Esthetique de la communication-Textes critiques-La famille video

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Fred Forest - Retrospective
Art sociologique - Esthétique de la communication
Exposition Art génératif - Novembre 2000
Exposition Biennale 3000 - Sao Paulo - 2006

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"AVANT-PROPOS"
Louis-Jose Lestocart Version française
Louis-José Lestocart : l'oeuvre-système invisible ou l'O-S-I Version française
 
AUTEURS
Vinton Cerf Version française
Priscila Arantes Curateur de l'exposition retrospective au Paço das Artes Version française
Michaël F Leruth Version française
Evelyne Rogue Version française
Pierre Restany Version française
Pierre Restany Version française
Annick Bureaud Version française
Pierre Levy Version française
Mario Costa Version française
Jean Deveze Version française
Pierre Moeglin Version française
Frank Popper Version française
Pierre Restany Version française
Pierre Restany Version française
Harald Szeemann Version française
Derrick de Kerckhove Version française
François Rabate Version française
Vilem Flusser Version française
Edgar Morin Version française
Marshall McLuhan Version française
   
TEXTES DIVERS 
1 - Note de synthese sur la demarche de Fred Forest 
2 - Manifestes art sociologique (1974) et Esthetique de la communication (1983)
3 - L'Esthetique de la communication par Fred Forest (1983)
4 - Manifeste pour une esthetique de la communication
5 - La famille video par Fred Forest (1976)
6 - Apprenez à regarder la television avec la radio par Fred Forest et Pierre Moeglin (1984)   
7 - Pourquoi presenter sa candidature pour le poste de president de la TV Bulgare par Fred Forest (1991)

 

1. LA FAMILLE VIDEO.

 

Cette expérience a eu pour cadre la ville de Cologne en juin 1976. L'idée peut en paraître saugrenue au premier abord. Elle a pris naissance à partir d'un appartement vide. Cet appartement en instance de location, momentanément disponible, a été mis à ma disposition par une amie allemande qui en était propriétaire. Grand appartement de type bourgeois, au troisième étage d'un vieil immeuble de caractère, donnant directement sur un des parcs les plus recherchés de la ville. Lieu résidentiel particulièrement apprécié par les couches aisées de la population, mais également lieu d'implantation de nombreuses sociétés commerciales comme siège social, affichant la marque d'un certain standing. L'appartement, bien qu'en mauvais état, avec son papier peint à fleurs, arraché par pans entiers, et ses trous dans les murs rebouchés à la hâte, inspire plutôt au regard du visiteur un sentiment de confort et de luxe. Sentiment directement lié à sa superficie (160 mètres carrés environ). En effet, dans un type de concentration urbaine comme en offre notre société, où il tend sans cesse à se rétrécir, l'espace constitue en lui-même le véritable luxe de l'individu. Par ses dimensions, et du fait qu'il soit absolument vide, à l'exception de quelques gravats sur le sol, l'appartement provoque une sorte de choc sur le visiteur. Ce choc, je n'ai pas manqué, moi-même, de le ressentir alors que j'étais amené à le traverser d'une façon purement circonstancielle lors de ma première visite.

NAISSANCE DE LA FAMILLE VIDEO.

 

C'est de ce choc qu'a jailli dans mon esprit l'idée curieuse de la famille vidéo. Chacun sait, par expérience, que toute pièce vide offre un écho spécial, une espèce de résonance particulière qui donne aux voix une vibration étrange – qui donne aux bruits de toute nature un prolongement qui les étire dans le temps – créant quelquefois un décalage troublant où le passé semble faire irruption dans le présent par la persistance de certains indices ou leur récurrence. Sensations sonores accompagnées d'une impression spatiale très proche de celles qui affecte notre oreille dans les soirées d'été, quand nous parviennent, par les fenêtres ouvertes, les niveaux superposés du son démultiplié d'un même programme diffusé par la multitude des télévisions de tout un quartier. Un moment seul dans cet appartement désert, plongé dans un état second, je me suis mis alors à entendre comme une espèce d'écho du passé les voix, les propos, les dialogues de ceux qui en avaient été les derniers occupants. J'ai imaginé leur vie quotidienne dans cet univers circonscrit. Je me suis mis à reconstituer, bribe par bribe, le fil ténu de ces existences en même temps si exceptionnelles et si banales... Reflux à contre-courant de quelques répliques brèves surgissant soudain d'entre les lames du parquet, ou semblant tomber droit du plafond. Propos tronqués lancés d'une pièce à l'autre. Chuchotements, rires, murmures, course effrénée d'enfants. Voix aiguë d'une femme éructant une réprimande. Porte qui claque. Long silence. Silence découpé avec une minutie obsessionnelle par le tic-tac régulier d'une pendule. Borborygmes et hoquets des tuyauteries. Restitution de la banalité quotidienne dont l'accumulation de détails finit par inspirer une sorte de fascination irrésistible : restitution de la vie d'une famille. Le choc avait fait naître cette famille. Il suffisait de lui donner un nom : elle s'appellerait la Famille Vidéo.

A PARTIR DE CETTE FAMILLE FICTIVE...

 

C'est à partir de cette famille fictive, née de mon imagination à la suite de ma rencontre fortuite avec cet appartement, que s'est développée l'action que je vais décrire ci-dessous. Cette action, à laquelle j'attribue un caractère artistique et sociologique, s'est déroulée en plusieurs étapes :

a) Publication dans la presse quotidienne de Cologne d'une série d'annonces (ces annonces apparaissent dans le marché de l'immobilier). Elles proposent, sous une forme insolite, la location d'un appartement. Cet appartement est actuellement occupé par la famille Vidéo à qui l'on peut rendre visite !

b) Réalisation préalable de six bandes vidéo destinées à être diffusées dans les lieux, au jour prévu de l'action. Cinq d'entre-elles représentent chacun des personnages de la famille. La sixième les réunit au cours d'un repas familial dans la cuisine.

c) Dans chacune des pièces vides de l'appartement est installé un équipement vidéo autonome, soit un total de six magnétoscopes accompagnés des moniteurs correspondants. Un moniteur supplémentaire équipe le salon pour y diffuser en direct entre 18h et 20h le programme de la première chaîne.

d) Réponse systématique aux correspondances faisant suite à l'annonce publiée dans les journaux sous forme d'une lettre circulaire fixant à l'ensemble des "candidats" à la location une visite le 25 juin entre 18h et 20h précises.

e) Expédition postale de mille invitations à l'intention du public culturel pour le convier à rendre visite à la Famille Vidéo. Cette visite est proposée au titre d'une "action artistique" : les destinataires en sont des critiques d'art, des directeurs de galeries, des musées, des artistes, etc. Ce public est invité dans le même tranche horaire que ceux qui viendront pour louer effectivement l'appartement : c'est-à-dire le 25 juin entre 18h et 20h.

f) Au jour et aux heures fixées pour la visite, j'assure moi-même celle-ci en accueillant à l'entrée les visiteurs : muni d'un équipement vidéo portatif sur lequel j'enregistre chacune des visites guidées.

 

Publication de l'annonce dans la presse :

L'annonce a été rédigée et conçue en vue de constituer en elle-même une provocation pour le lecteur. Elle sera publiée par les deux quotidiens principaux de Cologne. Elle donne un descriptif des lieux, affirme que le montant de la location s'élève tout au plus au prix "d'un oeuf et d'une pomme", mentionne enfin qu'il est occupé actuellement par la famille Vidéo! La famille Vidéo, locataire des lieux, se tient à la disposition des visiteurs, et fournira aux intéressés, sous forme de mode d'emploi, la recette du "parfait" bonheur familial.

L'annonce dans un premier temps, est déposée par nos soins par téléphone. Un quart d'heure plus tard, nous sommes rappelés par la direction du journal. Un interlocuteur qui se présente comme chef de publicité du groupe de presse auquel appartient ce support nous fait savoir que l'annonce ne pourra pas être publiée sous cette forme rédactionnelle. Il le regrette personnellement, bien vivement, et nous engage à en reformuler la présentation. Poussé par la curiosité, il cherche à en savoir plus. D'un ton mesuré et très affable, il porte à notre connaissance quelques règles déontologiques élémentaires qui régissent la profession. Il tente visiblement, de percer ce qui se cache derrière cette famille Vidéo suspecte? Mais nous tenons bon : Nous aurons beaucoup de mal à le rassurer, puis à le convaincre. Pour parvenir à nos fins nous sommes obligés de déployer la diplomatie la plus subtile. Nous lui faisons admettre, enfin, qu'il ne s'agit là, après tout, que d'un procédé publicitaire pour "accrocher" un peu plus "astucieusement" le client. Un professionnel de la publicité ne peut pas être insensible à ce type de recherche! Certes le texte diffère quelque peu des conventions du genre, mais il n'en reste pas moins dans le cadre d'une stricte légalité : Cet appartement existe bien. Il est bien à louer! Ce sont là des faits objectifs qui peuvent aisément se vérifier. Nous nous tenons d'ailleurs à sa disposition pour les lui faire contrôler, de visu, si nécessaire. Après d'ultimes hésitations notre homme capitule sous la pression de nos arguments. Ouf ! il donnera le feu vert. L'annonce sera publiée sous la forme initiale prévue. C'est de la sorte que les lecteurs de Cologne apprendront par lecture de la presse quotidienne, dans les colonnes réservées au marché de l'immobilier, l'existence de cette curieuse famille Vidéo.

200 LETTRES POUR UNE VISITE A LA FAMILLE VIDEO :

 

L'ensemble des correspondances reçues faisant suite à l'annonce posent des questions multiples sur l'état des lieux, le prix et les conditions de location, le montant des charges, la possibilité de visiter la famille Vidéo – essentiellement des questions d'ordre pratique, mais aussi quelques allusions, vaguement formulées et prudentes, sur cette famille au nom étrange... Chacune des correspondances reçues fait l'objet, en retour, d'une circulaire plus détaillée qui propose une visite collective pour tous les intéressés le 25 juin entre 18h et 20h. Sans pouvoir en tirer une quelconque conclusion il faut remarquer que beaucoup de demandes émanent de catégories socio-professionnelles appartenant aux milieux de l'enseignement et à diverses professions touchant à des formations "intellectuelles". Est-ce là l'effet d'un pur hasard, ou le libellé de l'annonce a-t-il pu jouer dans ce sens ? Le style du quartier n'est sans doute pas étranger à ce type de clientèle potentielle et il faut voir là, plus certainement, les véritables raisons de cette détermination. Parmi les réponses à l'annonce : un nombre appréciable de représentants "distingués" de l'université, quelques cadres de l'administration, trois ou quatre architectes, quelques étudiants, des couples de jeunes mariés, un attaché d'ambassade du Mali, un écrivain de théâtre, et bien sûr, un bon nombre de curieux. A cet inventaire il faut ajouter un humoriste qui, ayant parfaitement perçu le côté satirique de l'annonce, s'est présenté au rendez-vous avec un "oeuf et une pomme" dans les mains...Notons enfin, par rapport aux résultats habituels obtenus, sur les mêmes supports de publication, le rendement quantitatif tout à fait exceptionnel de notre annonce.

La réalisation des bandes : les portraits de la Famille Vidéo

La Famille Vidéo se compose de cinq membres – c'est une famille allemande somme toute de type assez couramment répandu : le père, la mère et les trois enfants. Elle s'appelle Vidéo mais elle pourrait tout aussi bien s'appeler la famille Keller, Lindenberg, ou Neumann parce que nous sommes en Allemagne. Pour les besoins de la démonstration critique de notre action, il était indispensable de la présenter sous un aspect schématique, caricatural, et stéréotypé. Chacun de ses membres serait représenté, illustré, personnifié, matérialisé sous forme d'un support vidéo qui lui donnerait existence pour trente minutes. Chacun de ses membres, au cours de la visite, occuperait un emplacement déterminé, désigné sur le territoire familial. L'appartement serait balisé par ces différentes présences, relayées par l'électronique, définissant ainsi les différentes fonctions de l'espace communautaire en relation avec les différents moments horaires du jour et de la nuit.

Frank et Ulla, le père et le mère, dans leur propre chambre, le soir à 23h. (Face à face dialogue de deux récepteurs de télévision se renvoyant les répliques).

Andréa, la jeune fille de la famille, à 8h, le matin, dans la salle de bains avant son départ pour le lycée.

Fabian, le garçon, avec une camarade de jeux, la voisine du dessous, dans sa chambre, à 17h.

Christine, trois mois, le bébé de la famille hurlant à pleins poumons, à toutes les heures du jour et de la nuit.

Une bande supplémentaire met en scène le repas familial du soir en présence de tous ses membres, qui s'effectue rituellement dans la cuisine, sur fond sonore d'assiettes, de cuillères et de fourchettes.

Enfin, un moniteur isolé de télévision, en fonctionnement permanent, occupera le salon identifié à une sorte de sixième "personnage" de la famille. L'appareil diffuse sans interruption de 18h à 20h le programme de la première chaîne allemande. La famille Vidéo se retrouve réunie là comme tous les soirs à 19h30 autour de ce pôle. Dans le dispositif vidéo mis en place il s'agira du seul appareil ne diffusant pas une bande pré-enregistrée mais du programme réel des émissions nationales en direct dans le temps où elles se déroulent.

A ce point de notre description du dispositif en place, il s'avère utile de préciser que, dans l'appartement : la totalité des magnétoscopes fonctionnent simultanément. Le contenu de chaque bande ne prend sa véritable dimension que dans la relation qu'il entretient avec celui des autres bandes. Le dispositif doit être appréhendé comme une totalité spatio-temporelle à l'intérieur de laquelle la combinatoire des informations s'organise et se désorganise en fonction du déplacement du visiteur dans l'appartement. Ce n'est pas le "portrait" de chacun des membres de cette famille fictive qui doit retenir notre attention mais le système relationnel qui relie les uns aux autres dans l'espace familial.

LE PERE : nom : Frank Vidéo.

âge : 39 ans

Profession : employé dans un cabinet d'assurance.

Frank Vidéo est passionné de football en qualité de téléspectateur. Il boit de la bière Wickuler. Il lit le journal Stadt-Anzeiger. Il vote régulièrement S.P.D. Il fume le cigare dans les grandes occasions. Il possède une voiture Opel Rekord jaune depuis trois ans. Il déteste les Pink-Floyd mais aime le jazz New-Orléans. Il lit cinq romans policiers par an. Il estime que les jeunes d'aujourd'hui ont trop de liberté.

LA MERE : nom : Ulla Vidéo née Keller

âge : 37 ans

Profession : mère de famille.

Protestante. Spécialiste du gigot aux cornichons. Va deux fois par mois chez le coiffeur. Elle vote S.P.D. comme son mari. Elle occupe ses loisirs à la couture. Elle participe régulièrement aux réunions des parents d'élèves à l'école de son fils et au lycée de sa fille. Elle est en mauvais terme avec sa voisine de palier. Estime que son budget pour gérer le ménage est insuffisant. Une seule passion littéraire : Pearl Buck. Téléspectatrice acharnée de "Kuli" (Quizmaster).

ENFANT N°1 : nom : Andréa Vidéo

âge : 17 ans

Profession : lycéenne.

Andréa Vidéo est en classe terminale de secondaire. Elle porte des jeans mais elle confectionne elle-même une partie de ses vêtements. Elle va une fois par semaine à la piscine. Elle passe ses vacances avec la famille sur la Costa Brava. Elle reçoit 30 marks d'argent de poche par mois. Elle déteste faire la vaisselle. Elle n'a aucune idée bien arrêtée sur la sexualité. Tous les membres de la famille lui reprochent d'occuper trop longuement la salle de bains. Son flirt s'appelle Dieter, il a dix neuf ans et prépare son baccalauréat. Elle adore les Pinck-Floyd.

ENFANTS N°2 : nom : Fabian Vidéo

âge : 5 ans

Profession : écolier.

Fabian a décidé une fois pour toute de ne jamais aller à l'école. Il se réveille la nuit parce qu'il voit des monstres. Il possède une bicyclette, une automobile à pédales, des patins à roulettes, un train mécanique et un train en bois. Son passe-temps favori : faire des grimaces à la voisine derrière le dos de sa mère.

ENFANT N° 3 : nom : Christine Vidéo

âge : 3 mois

Profession : bébé pleureur.

Doit son existence à la suite d'un arrêt prématuré de la pilule.

La panneau d'affichage à l'entrée présente également un plan coté de l'appartement, dressé par un architecte, le texte intégral des annonces publiées dans la presse, et la totalité des 182 réponses que ces annonces avaient suscitées.

LA VISITE.

 

Le 25 juin, à dix-huit heures moins une minute, le dispositif complet était en place. Cela non sans mal car il avait fallu batailler jusqu'au dernier moment pour obtenir la totalité de l'équipement vidéo nécessaire. Détail qui a son importance : de telles actions ne s'inscrivent nullement dans un circuit commercial susceptible d'en assurer le financement. Elles ne présentent aucune possibilité de rentabilisation. Elles ne peuvent donc exister qu'à la suite d'initiatives personnelles dont la motivation (mystère monstrueusement "incompréhensible" pour beaucoup) se fonde sur le goût désintéressé du jeu et la propension vers un certain type de "recherche". L'obtention des moyens de réalisation dans ce genre de projet, participe à la créativité au même titre que les contenus et les résultats formels proposés en fin de course au public. Pour les artistes contemporains dont les formes de création s'éloignent des techniques traditionnelles pour recourir aux nouveaux médias dans la tentative de nouer un autre type de relation avec le monde qui les entoure, la résistance est moins souvent celle du matériau inerte que celle des structures économico-sociales auxquelles ils sont confrontés. Cet état de fait exige d'autres pratiques, aujourd'hui, que quelques artistes essayent d'élaborer dans le cadre d'une activité qu'ils ont défini sous le nom "d'Art Sociologique". Disposer pour une durée donnée de sept moniteurs() à Cologne, comme à Paris, sans devoir régler le montant de location à la firme qui les fournit, constitue pour l'artiste une sorte "d'oeuvre d'art" qui exige non seulement beaucoup de persévérance et de dépense d'énergie, mais encore pas mal d'invention et de créativité ! Cela explique notre difficulté permanente, dans de telles conditions de réalisation, pour mener à bien nos actions. Miraculeusement tout était prêt.

Le premier coup de sonnette me tire de mon attente. Je me précipite sur l'interphone et appuie sur le bouton qui commande l'ouverture de la porte d'entrée. J'indique brièvement qu'il faut monter au troisième étage : c'est là qu'habite la famille Vidéo. Je saisis mon équipement que je cale sur mon épaule. Je me poste sur le palier en haut de l'escalier. Mon amie allemande me rejoint et se place légèrement en retrait pour servir d'interprète en cas de besoin. Ils sont deux à gravir avec circonspection les dernières marches. Elle est brune avec des cheveux curieusement tirebouchonnés. Il est blond, la dépasse de deux têtes au moins, et arbore une cravate bleu électrique qui tranche sur son costume sombre. C'est sans nul doute un couple d'universitaires, me dis-je en les ajustant dans l'oeilleton de ma caméra Sony. C'est lui qui parle le premier : "ils viennent pour l'appartement". J'appuie sur la gachette de mon portapak. Je les prie de pénétrer. Je m'efface sur leur passage. Je les encourage à avancer d'un geste de la main restée libre. Ils obtempèrent après m'avoir lancé un regard gêné. Toutes les télévisions fonctionnent maintenant dans l'appartement et tissent un fond sonore qui accrédite l'idée que toute une famille occupe les lieux. Au passage, ils jettent un oeil sur le panneau d'information mais sans s'y arrêter.

UN GRAND ECLAT DE RIRE :

 

Je les précède maintenant dans le couloir, avançant à reculons pour les tenir dans le champ de ma vidéo. Nous sommes à l'entrée de la première pièce : la cuisine. Elle s'ouvre directement sur notre droite. J'attire leur attention sur une affichette apposée contre le montant extérieur de la porte :

Cuisine : il est19 h, la famille Vidéo est réunie autour du repas familial.

Ils échangent un regard furtif et s'avancent tous les deux au centre de la pièce. Posé à même le sol, le téléviseur recrée l'ambiance du repas familial. Les mains croisées derrière le dos, il esquisse un sourire amusé. Le visage figé, droite sur ses talons, elle reste plantée là, immobile, devant les images floues qui défilent sur l'écran, ponctuées par des tintements de vaisselle. Il me dit quelque chose en allemand que je ne comprend pas. Je lui souris à mon tour alors que mon amie, qui nous a suivi, lui répond avec un certain empressement qui se prolonge par un éclat de rire. La glace est rompue : je les invite à poursuivre la visite. Nous sommes de nouveau dans le couloir. Toujours sur la droite, la seconde pièce. Nous nous arrêtons devant la porte. L'affichage épinglée mentionne cette fois :

Chambre des parents : il est 23 h. Frank et Ulla en conversation s'apprêtent à se coucher.

Sur le sol deux téléviseurs se font face : Ulla, sur la CVM-90, et Frank, sur un plus gros modèle, échangent de part et d'autre, des propos peu amènes. Elle lui reproche violemment d'avoir toujours son nez plongé dans le journal alors qu'elle s'efforce en vain de l'entretenir de l'avenir des enfants. Il allume placidement une cigarette. Il en tire la première bouffée. Il se met à tousser pendant deux minutes trente-cinq secondes sans pouvoir reprendre le souffle. Elle profite d'une brève accalmie pour lui jeter à la tête, exaspérée : "qu'il fume beaucoup trop!" Elle allume à son tour une cigarette. Maintenant, peut être, il la prend par le bras. Ce n'est qu'une hypothèse car l'image en vérité est trop sombre. Il lui parle d'une voix très basse. Le ton se veut conciliant. Il connaît bien se femme. Seules des ombres courent sur la surface de l'écran, traversé quelquefois par un éclat plus clair : la bordure du drap. Ils tombent d'accord : ils placeront leurs économies en achetant des actions communales.

Nous passons dans la pièce suivante :

Chambre de Fabian. 17h. Il joue avec sa petite voisine.

Nous sommes accueillis par des cris stridents d'indiens qui alternent avec des bruits divers, malaisés à déterminer. Là encore, un téléviseur sur le sol, au milieu de l'espace vide. Les cris d'indiens se font de plus en plus stridents et couvrent maintenant les pleurs du bébé qui émanent de la chambre voisine.

Celle de Christine, mentionne l'affichette, n'importe quelle heure du jour et de la nuit.

La vidéo pleure inlassablement tandis que de vagues formes de layettes agitent la surface bombée du récepteur. Nos deux visiteurs se regardent d'un oeil attendri et complice comme dans une sorte de communication anticipatrice. Elle a souri pour la première fois avec un mouvement de la tête qui a mis en branle l'édifice entier de ses frisettes noires dans un frémissement comique. Je les entraîne dans la salle de bains.

Salle de bains. 8h. Andréa prend sa douche avant le départ pour le lycée.

L'eau coule en cascade. Andréa chantonne les lèvres fermées sur un rythme qui s'adapte aux allées et venues de la savonnette sur son corps. La lumière bleutée de la télévision se réfléchit dans le miroir au-dessus du lavabo. L'écran laisse entrevoir par moments, d'une façon fugitive dans un brouillard d'électrons la forme supposée d'une main, la ligne d'une épaule ou d'une hanche. Véritable épreuve imposée à notre "voyeurisme" par une image électronique de mauvaise définition qui plonge le spectateur (téléspectateur) dans un sentiment de frustration permanent, le conduisant à subir le supplice jusqu'à son terme; c'est-à-dire jusqu'à la phase ultime de la bande, dans l'espoir toujours déçu d'une mise au point de l'image.

Pour gagner la partie encore inexplorée de l'appartement nous sommes contraints d'emprunter le long couloir par lequel nous sommes venus, en sens inverse. Au passage je désigne l'emplacement des toilettes : un petit réduit étroit avec une fenêtre haute. Réduit dans lequel nous avions renoncé à installer une technologie trop avancée dont la présence sophistiquée aurait pu être interprétée, en ces lieux, comme une offense au bon goût. Ayant saisi mon indication avec une seconde de retard, lâchant le bras de sa compagne, il revient prestement sur ses pas, jetant un regard inquisiteur par la porte entrebâillée. Apparemment satisfait, il nous rejoint en deux longues enjambées. Je les pousse maintenant tous les deux vers le salon.

La présence unique du téléviseur semble encore plus incongrue dans cette pièce plus vaste.

Le salon. 19h30.

La famille au complet regarde la première chaîne.

Ici les images sont nettes, claires et lisibles. Il s'agit d'un dessin animé américain : un énorme chien, bête et méchant, s'essouffle en tous sens sur l'écran, persécuté par un chat faussement innocent qu'il essaye vainement de neutraliser. Etant donné la fascination de mes visiteurs devant le spectacle, je pense qu'ils ont complètement oublié l'objet de leur visite et qu'ils vont maintenant s'installer là, pour "consommer" le programme jusqu'au mot : End. C'est elle qui prendra, la première, conscience de cette situation en appuyant par deux fois discrètement sur le bras de son compagnon : le géant blond. Je demande si l'appartement leur plaît : "Oui, oui, il est bien." Au long silence embarrassé de la visite fait soudain suite un flot de paroles. Sorte de rituel social et verbal pour conjurer l'angoisse du silence. Par salves continues, ils posent ensemble des séries de questions, sans attendre la fin des réponses. Je suis littéralement submergé. Mon amie vole à mon secours et satisfait à leur curiosité point par point. Entre-temps elle a tenté de faire patienter dans l'entrée ceux qui se pressent pour la visite et dont le nombre devient sans cesse croissant. La sonnerie de la porte de l'immeuble retentit sans arrêt. Réajustant la vidéo sur mon épaule je vais à leur rencontre.

ILS ENVAHISSENT L'APPARTEMENT :

 

"A qui le tour ?"

La visite recommence avec le couple suivant. Bientôt il sera impossible de contenir le flot des visiteurs sur le palier. Ils envahissent l'appartement. Prennent possession du terrain. Organisent le ratissage systématique du territoire vidéo. Des hordes entières déambulent d'une pièce à l'autre. On échange ses impressions. On s'interpelle joyeusement, on s'esclaffe bruyamment. On s'assoit, ici ou là, en tailleur, devant les téléviseurs par groupes de deux ou de trois. On engage des conversations avec ses voisins. Les dialogues deviennent quelquefois véhéments, entrecoupés d'énormes éclats de rires comme seuls des allemands savent les extérioriser. En moins de deux heures, deux cent trente personnes défilent ainsi : au 27 Vorgebirgstrasse. Deux cent trente personnes qui arpenteront en tous sens l'appartement vidéo, découvrant, un peu déçues, que finalement cette famille n'a rien d'exceptionnel, tant elle ressemble à la leur...

Public : mélangé, hétérogène, hétéroclite, dont il est difficile d'établir un décompte précis permettant de faire la ventilation entre ceux qui sont venus pour louer un appartement, ceux qui se sont uniquement déplacés pour assister à une "performance" d'artiste, et les curieux.

QUEL EST LE SENS D'UNE TELLE EXPERIENCE ?

 

Quels en sont les intentions, les buts, les enseignements ?

En quoi une telle action, comme nous avons tenté de la décrire dans les lignes précédentes, peut-elle s'inscrire dans le cadre d'une démarche artistique ? Où est l'art là-dedans ? Comment peut-elle, d'une façon justifiable, être engagée, réalisée et offerte sous l'étiquette et la caution du label art ? Que signifie, aujourd'hui;, le mot art ? La crise de la société, ses mutations, l'apparition de nouvelles techniques, le remise en question du fait visuel, le dépérissement des dogmes esthétiques contribuent à disqualifier définitivement les genres d'expression traditionnels en même temps que s'amorce un mouvement de bascule vers l'horizon des sciences humaines. La peinture de chevalet n'en finit pas d'agoniser. Les arts plastiques se trouvent contestés par leur incapacité à répondre aux nouvelles exigences de notre temps. Nous assistons à un changement profond de la nature constitutive de l'art. Le problème aujourd'hui pour l'artiste ne se pose plus en termes de représentation formelle (Que représenter ? Comment le représenter ?), mais comment favoriser la réflexion, activer la communication, provoquer une prise de conscience ? L'acte artistique est conçu comme une provocation destinée à créer un questionnement. Ce questionnement ne doit pas se limiter à la remise en cause de l'art mais doit viser à un analyse critique de la société par une pratique sociale et sociologique interventionniste.

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L'ART SOCIOLOGIQUE :

 

Par rapport au concept traditionnel d'art, il introduit une rupture décisive dans la mesure où il présente, en quelque sorte, le "fait social" comme "oeuvre d'art". Son activité, ne vise plus à la production répétitive d'objets offerts à la consommation passive mais à la création d'événements sociaux. L'art sociologique s'appuie et se nourrit d'une réalité sociale dans laquelle il intervient comme agent de rupture. La communication avec le public ne s'exerce plus dans un sens unilatéral en termes de "savoir" et de "pouvoir" mais dans une attitude dialoguée, où la ségrégation de fait entre "ceux qui savent" et "les autres" s'évanouit. Enfin l'art sociologique vise à créer des champs de conscience, à démystifier les idéologies, à obtenir des changements de comportements, cela par une pratique socio-critique faisant appel à de nouveaux modes d'action. Nouvelle conception de l'art reliée directement à la vie, à l'environnement, au quotidien. En bref : la pratique de l'art sociologique substitue aux finalités affirmatives et esthétiques traditionnelles des objectifs liés à la transformation des attitudes idéologiques, dans la perspective d'une prise de conscience de l'aliénation sociale. Son action méthodologique s'applique d'une façon suivie à la mise en place de dispositifs de déviance. Son champ d'action, comme aussi bien son matériau, sont la société elle-même.

La réorganisation dans une combinatoire déviante d'éléments culturels, réels, entraîne la remise en question de leur logique sociale. L'art sociologique dans ce but, pratique le détournement ou le parasitage des circuits de communication en y introduisant des éléments étrangers qui, en perturbant leur fonctionnement normal, provoquent le questionnement qu'il recherche. Il s'applique à mettre en place des institutions utopiques dont la juxtaposition à des institutions réelles provoque par cette mise en parallèle la parodie des secondes et leur remise en cause.

Nous constatons que l'art sociologique peut se manifester sous des formes très diverses sans privilégier une technique particulière ou un support unique.

Cette manifestation visait plusieurs objectifs :

1° La remise en cause de la notion d'oeuvre au sens traditionnel et celle des circuits culturels.

La réalisation même de cette action contribuait déjà à affirmer par son existence concrète l'indépendance, et l'autonomie de l'artiste, vis-à-vis du système culturel en place — système auquel il est toujours obligé de se soumettre s'il désire communiquer son travail, système par lequel il est nécessairement contraint de passer quand il désire aller à la rencontre du public. Avec la mise en place d'un dispositif tel que celui de la famille Vidéo, les données du problème se trouvent modifiées radicalement. L'artiste crée son propre support de création et son propre circuit de diffusion. Il administre ainsi la preuve que l'acte artistique peut se passer très bien aujourd'hui du musée, de la galerie, voire du critique.() Comme c'est l'exemple avec cette expérience : l'art peut maintenant, tout bêtement, transiter par la petite annonce et se faire véhiculer par le marché de l'immobilier. L'utilisation de tels canaux et leur accès, à partir du moment où elle se généraliserait, remet en question bien entendu le circuit de distribution culturel sous sa forme actuelle et son monopole. Il faut que l'artiste prenne enfin conscience du champ d'investigation illimité que le monde moderne offre à son expérimentation, à sa créativité, à son imagination. Il faut qu'il prenne conscience de l'extraordinaire diversité et richesse des instruments, des outils, des médias, des techniques que ce monde met à sa disposition. Il faut qu'il regarde autour de lui. Il faut qu'il secoue l'aliénation dans laquelle le maintiennent un retranchement prudent derrière des techniques anachroniques et une conception attardée de l'art. Il faut enfin qu'il échappe à l'emprise, aux codes des circuits officiels de l'art qui sont déjà définitivement condamnés. Entre la soumission au passé et l'ouverture sur l'inconnu, il doit choisir sans hésiter l'inconnu. C'est à ce titre, et à ce titre seulement, qu'il méritera le nom de créateur. La famille Vidéo s'inscrit comme une tentative d'action artistique nouvelle, engagée dans ce sens. Non sans une malicieuse provocation, elle en annonçait la couleur dans l'invitation adressée aux musées, aux galeries, aux institutions culturelles de toutes sortes, en précisant : aujourd'hui l'art se passe de vous !

L'un des buts de cette expérience était donc la démonstration pratique tendant à prouver, par un exemple concret, que l'action artistique, l'art, peuvent échapper à la tutelle sclérosante des circuits et des lieux officiels de la culture. Que l'art peut échapper à l'art. Que l'art peut se "matérialiser" de façon tangible et réel dans le tissus social. Un art "vivant" en prise directe sur la vie. Un art mis en oeuvre à l'aide de modalités différentes permettant de mordre sur un public différent, en passant par des canaux différents. Un art, enfin, qui propose le dialogue.

2° Marché de l'immobilier et mise en présence de publics différents.

A travers le prétexte de l'art, notre second objectif consistait à créer un événement support d'une réflexion. Réflexion sur le marché de l'immobilier avec la participation de ceux-là même qui s'y trouvent confrontés : réflexion critique, qui prenait en charge les données sociologiques de ce marché, en ce mois de juin 1976, dans une ville allemande de première importance. Dans le jeu institué par la famille Vidéo il y a la volonté délibérée d'entretenir toujours une certaine ambiguïté. Dans cette action "composite", l'idée d'art est destinée à perturber celle d'immobilier, et l'idée d'immobilier celle de l'art. Notre intention visait à transformer un appartement désert en un lieu de débat et d'échanges. Pour cela, favoriser la rencontre d'un certain nombre de personnes concernées par le problème, au premier chef, puisqu'elles partageaient toutes en commun la préoccupation de se loger ! Transformer donc, si jamais c'était possible, le lieu de cet appartement à louer, en forum, sur les problèmes relatifs à l'habitat ! Il est bien connu que les candidats à la location d'un appartement sont toujours négociés séparément par les agences. En tout état de cause ils ne peuvent jamais pratiquer un échange d'informations. Le but des agences est clair : il s'agit de cloisonner rigoureusement l'information afin que les "affaires" ne leur échappent pas. Il s'agit, aussi, de ne pas favoriser la constitution d'un front commun des "consommateurs" : toujours "dangereux"!

En bouleversant les règles du jeu social et professionnel habituel il était intéressant de mettre ces "consommateurs" en présence, et d'étudier les développements qui surviendraient. Là-dessus, il était tout aussi intéressant de faire débarquer quelques "consommateurs" d'art et d'observer ce qui se passerait alors. Très rapidement les visiteurs en quête d'un appartement à louer s'identifièrent deux par deux, puis en groupe : ils se mirent à discuter. Bien sûr, la présentation de l'appartement sortait de l'ordinaire avec ces appareils de télévision, mais en réalité la famille Vidéo, en elle-même, les intéressait assez peu. Préoccupés par leur problème spécifique de logement, c'est autour de lui que s'organisaient les informations, que s'échangeaient les idées. Conversations animées où chacun, à sa manière, recommençait le procès de tous les propriétaires et des agents immobiliers... Chacun ravi d'avoir enfin un auditoire devant lequel exprimer ses problèmes pour s'en soulager. Chacun, dans un élan spontané, livrant à l'assistance le fruit de sa propre expérience, ses déboires, ses espoirs. Exprimant son opinion, communiquant quelques adresses utiles, immédiatement griffonnées au dos d'une enveloppe ou au revers d'un journal. On se mettait en garde, mutuellement, contre certaines pratiques dont on avait été la "victime" de la part d'officines douteuses. Coïncidence : l'on se retrouvait soudain, avec une explosion de joie, pour avoir visité le même appartement à deux jours d'intervalle ! Confrontation des points de vue. Evaluation des avantages et des inconvénients. Mais toujours la même conclusion : beaucoup trop cher ! Peu à peu la conversation devenait plus générale. Le cercle s'élargissait à de nouveaux arrivants. Ulla Vidéo criant trop fort sur son moniteur dans la pièce voisine, on me demanda s'il était possible de réduire la puissance du récepteur. On ne s'entendait plus parler ! Les visiteurs qui débarquaient venaient s'agglutiner immédiatement à la discussion. Quelques artistes (facilement identifiables par leur tenue vestimentaire) avaient réussi à s'infiltrer jusqu'au premier rang. Quelques "notables" de l'art que je reconnaissais gravitaient à la périphérie, un sourire amusé au bord des lèvres, en observateurs avisés. (Wulf Herzogenrath, François Friedrich, Jurgen Klauss...)

Que pensez-vous de l'art ? lança quelqu'un. Comment êtes-vous logé ? Dialogue de sourds. Cependant peu à peu quelques échanges croisés entre l'art et l'immobilier s'établissaient par-dessus les têtes. Pendant ce temps-là, dans le fond de l'appartement, la famille Vidéo, par électronique interposée, continuait à dévider sa litanie, offrant l'expression suprême d'un bonheur parfait et absurde.

3° Coup de projecteur sur l'institution familiale.

Enfin, ce que proposait cette action était un regard sur l'institution familiale elle-même : comment la cellule nucléaire, base de notre société, repliée sur le territoire de l'appartement, résiste ou évolue en fonction de la pression du monde extérieur. Comment elle a introduit en son sein, cheval de Troie des temps modernes, l'objet télévision qui va déverser sur elle le flot dévasteur des bouleversements qui secouent le monde. Comment les massacres de toutes sortes, les accidents, les guerres, les catastrophes, de la terre entière, vont venir se répandre sur la table familiale à l'heure des repas. Comment enfin, bombardée par cette multitude d'informations, elle va les digérer et, en les digérant, se transformer. Regard critique suggéré et soutenu par le dispositif technique mis en place, dans une mise en scène parodique, robotisée, déshumanisée. A chaque membre de la famille se substitue son double : son double technologique. La charge de personnalisation qui est affectée à l'objet télévision se fait au détriment de l'individu qu'il représente. Qui se trouve ainsi, après transfert, dépossédé d'une partie de lui-même au bénéfice de la "machine".

ON A TROQUE GRAND-PERE CONTRE LA TELEVISION.

Par une sorte de mimétisme inquiétant, même si nous n'en sommes pas toujours conscients, nous finissons tous par avoir une "tête de télévision", ce qui fait dire aux autres que nous avons conservé "un air de famille". Mais la famille d'hier ressemble-t-elle à la famille d'aujourd'hui ? C'est là qu'intervient notre questionnement, c'est là que notre question est mise en forme, non pas sous la forme classique d'une question : mais dans un dispositif de questionnement que j'appelle : famille Vidéo.

Il est vrai que la famille a perdu sa substance traditionnelle et qu'elle se trouve aujourd'hui, dépossédée chaque jour davantage de ses fonctions, qui sont prises en charge par les organismes sociaux. Les sondages, donnent cependant des résultats optimistes : la famille se transforme sous les coups mais elle résiste vaillamment ! Elle change seulement ses meubles : en troquant grand-père contre la télévision. Hier elle s'appuyait sur une organisation patriarcale. Elle s'organisait, et se resserrait, au coude à coude, autour de l'ancêtre pour bénéficier de son expérience. Aujourd'hui grand-père est tôt expédié à l'asile pour être remplacé avantageusement par le meuble électronique. Les moeurs changent et la famille aussi.

DEVENIR "SUJETS-ACTEURS" :

Une action comme celle que nous avons tenté avec la famille Vidéo à Cologne s'efforce de mettre en évidence et en relation les processus de transformation de notre société : transformations techniques, transformations économiques, transformations des modes de vie, transformations des pratiques, des moeurs, des désirs, des valeurs, etc...Transformation de l'art.

Elle nous propose de devenir "sujets-acteurs" dans une société qui nous relègue généralement à l'unique statut de consommateur. Si les individus arrivent à se représenter leur place, à distinguer entre leurs propres besoins et ceux qui leurs sont artificiellement imposés par le système, ils pourront alors intervenir différemment dans leur travail, dans leurs loisirs et accéder à un mode de vie leur donnant une chance plus grande d'accomplissement personnel. Les types d'actions que nous essayons de réaliser, que ce soit la famille Vidéo, la Biennale de l'an 2000, Vidéo troisième âge, le Blanc envahit la ville, Archéologie de la rue Guénéguad, mettent en jeu toutes sortes de processus : rapports entre les conditions de vie, les pratiques et les représentations, le jeu des intérêts et des besoins, le rôle des symboles et de l'imaginaire. Ces actions mettent en évidence les conflits entre société codifiée et culture vécue et, en les exacerbant, propose, à l'individu comme au groupe, de refuser la simple reproduction des rapports existants. Cette forme d'art, (l'art sociologique), se situe au niveau de la vie quotidienne, au niveau du vécu dans lequel il plonge ses racines. Son terrain d'action et de virtualisation est quelquefois le musée, le lieu culturel, mais plus souvent encore la rue, le lieu de travail, ou... un appartement en location ! Cette forme d'art (même si elle est récusée en tant que tel) veut en finir avec les distinctions rigides entre créateurs et spectateurs. Elle invite à la prise en charge, par les intéressés eux-mêmes, des outils de création et des équipements afin de permettre une expression directe dans tous les domaines d'existence. Il y a sans doute de multiples façons d'aborder l'expérience de la famille Vidéo, de la percevoir, de la juger. Mais qu'on ne se méprenne pas : malgré les apparences, elle n'est pas seulement un jeu de provocation amusant et curieux dû au caprice "sophistiqué" d'un "artiste". La famille Vidéo se veut une sorte de modèle opératoire expérimental pour l'art de demain mais aussi pour autre chose. Cette autre chose reste à définir, certes. Cette provocation débouche sur une réflexion qui tente de faire comprendre à chacun de nous le filet de relations dans lequel tout individu social est enserré, étroitement retenu. C'est à partir de ce point de conscience que nous pourrons, nous échapper par les mailles du filet...

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